Ecritures

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Sans langue de bois, ça vous a plu ?

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Ecritures

Message par Louke le Lun 2 Nov - 9:22

Hello,

Je suis tombé par hasard sur un texte que j'ai écrit il y a... plus de 15 ans. Je dirai peut-être même 20. Il est court, à peine débuté, et donc inachevé. Il le restera (en tout cas pour le moi-auteur), et vous comprendrez pourquoi.

J'avais envie de le faire partager, sinon à quoi bon l'avoir écrit ?.. J'espère qu'il vous plaira et que ceux qui ont joué avec moi souriront en découvrant le héros de l'histoire.

Louke a écrit:

1. Seul.

Mon rasoir ripa et m'entailla la joue gauche. Je soupirais.

En face de moi se reflétait mon visage dans un miroir crasseux. Brun, une belle touffe de cheveux bouclés telle une couronne de jais, la trentaine, j'étais plutôt grand pour mes semblables et assez peu baraqué pour ma stature. Derrière de fins sourcils, se montraient des yeux d'une couleur peu commune : l'argent. Mon visage hâlé semblait taillé à la serpe et mon nez fin était joliment retroussé… enfin, c’est ce que m’avaient dit mes rares conquêtes féminines. Mon regard s'arrêta sur le reflet de l'horloge qui se trouvait derrière moi. Je soupirais à nouveau : j'allais, une fois de plus, être en retard... Et c'est en me demandant quel était le Te-râen qui avait bien pu inventer les horaires de travail que je finissais ma corvée matinale...

Après avoir terminé ma toilette, je sortis et pris le chemin le plus court pour me rendre au Louvre. Le ciel était d'un bleu limpide et éclatant... comme neuf jours sur dix dans notre belle ville de Paris. Il était parsemé d'aéronefs silencieux, comme à l'accoutumée, et les rues étaient pleines de voitures à roues. Je tournais à droite après le troisième pâté de pyramides. Je savais que devant moi allait apparaître la grande tour carrée du Louvre. Célèbre oeuvre d'art fabriquée par un architecte connu, dont j'avais oublié le nom, cette tour cubique toute en verre trônait fièrement au pied de la pyramide du musée national et servait d'entrée pour les touristes venant des quatre coins de Te-râ. Ce musée recélait les plus grands trésors de la planète : peintures, sculptures, inventions diverses et variées ; et après l’Obélisque Eifel, c’était l’endroit le plus visité de notre capitale.

J'étais peintre. Mon travail au musée consistait à réparer des objets d'arts qui moisissaient dans les réserves du Louvre. J’avais suivi des études classiques aux beaux-arts, et j’étais plutôt doué. J’avais la chance de vivre de ma passion, ce qui n’était pas le cas de la majorité des habitants de notre bonne vieille planète. Cela faisait maintenant dix ans que je m'éclatais dans ce job, et cela faisait la moitié moins de temps que je n'avais pas revu ma mère. Je saluais Isis, le vigile, en entrant par la porte de derrière et me dirigeais vers mon atelier après avoir pris un café au distributeur et accroché mon badge "Malik, technicien" à ma poitrine. Personne n’était là pour vérifier ce que je faisais, j’étais mon propre chef… mais j’avais horreur d’être en retard, et je savais qu’à la pause déjeuner, Isis allait s’empresser de raconter à tout le monde que j’avais à nouveau battu mon record de panne de réveil.

M'installant face au vase sur lequel je travaillais depuis près de deux semaines, mon esprit vogua non loin de mes souvenirs. Deirdris était enfermée dans un asile psychiatrique depuis bientôt cinq ans. Ma mère avait toujours été saine d'esprit et mon enfance s'était déroulée dans la joie et la sérénité. Elle avait toujours été présente quand j'avais eu besoin d'elle... peut-être pour pallier le manque d'un père. Mon attrait pour les arts plastiques et la culture en générale me venait d'elle : elle m'avait toujours traîné dans les musées de par le monde et nos appartements avaient toujours étés remplis d’œuvres picturales, célèbres ou non, mais toujours d’une rare beauté. Elle avait été enfermée suite à des crises d’angoisses sévères. Je me souvenais de la première fois très clairement : je venais lui rendre visite à l’occasion du dernier vernissage de sa galerie d’art. Nous avions échangé des banalités à propos de l’artiste qui s’était offert l’exposition quand soudain elle se mit à me parler de sa décrépitude et de sa mort prochaine. Elle avait 45 ans, en semblait 30, et était en parfaite santé… Ses discours devinrent de plus en plus virulents et de moins en moins cohérents, accompagnés de crises de larmes et de violents accès de rage. Après quelques thérapies infructueuses, les médecins décidèrent que ma mère devait être internée et éviter tout contact avec ce qui pouvait lui faire penser à sa mort, en l’occurrence celui à qui elle avait donné vie. Notre dernière conversation avait été, comme les autres, plus qu’étrange.
- "Je sens que c’est la fin. Je me décompose, j’arrive à échéance."
- "Arrête Maman, tu délires encore."
- "Tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir. Je ne sers plus à rien. On va me reprendre. Je vais retourner au néant."

Je m'étais levé sans y faire attention et je traînais dans les rayons de la réserve de toiles. Il faisait sombre et je m'interrogeais sur mon travail, ma vie, ma mère... mon père... Ma vie sentimentale était proche du zéro absolu... peut-être que j'avais besoin d'un peu de... Mon regard s'était arrêté sur une toile poussiéreuse cachée au fond d'une sombre alcôve. Elle était en piteux état... et cela me faisait peine à voir, comme chaque objet précieux que je découvrais dans ces couloirs. Intrigué, je m'approchais, me rendant compte que je n'avais jamais fait attention à cette oeuvre. Pourtant je parcourais cette réserve en long, en large et en travers depuis des années... Je la tirais délicatement afin de la mettre dans un rai de lumière.

Derrière la poussière se trouvait une peinture aux traits sûrs représentant une sorte de chambre d'un type étonnant. Un lit recouvert de draperies criardes se trouvait au centre, entouré de boiseries bizarrement travaillées. Les seules boiseries que j'avais vues étaient bien moins travaillées et étaient typiques de la culture canadienne : un des seuls pays au monde où les arbres étaient foison et où l'on pouvait se permettre de les gaspiller en de telles mochetés. La toile présentait un sentiment de confinement malgré une clarté éclatante. Soudain, continuant mon évaluation de l'état de l’œuvre, je me sentis tout chose. L'alcôve sembla vouloir tourner autour de moi, centré autour de la toile.

Je me passais la main devant les yeux et m'assis par terre, posant délicatement le cadre contre le mur le plus proche. J'allais rapidement mieux et m'escrimais à transporter la peinture jusqu'à mon atelier. Finissant mon café froid, je me rendis compte que j'avais passé presque trois heures à errer dans les couloirs. Je chaussais mes lunettes-loupes et me penchais sur ma trouvaille. L'angle supérieur gauche était extrêmement abîmé : la peinture s'écaillait ; et en passant mon plumeau dessus, une partie du dessin, un pétale de rose de couleur gris clair, se décolla. Je pestais et jurais en trois langues différentes. Je continuais mon dépoussiérage plus délicatement quand mon regard fut attiré par la petite partie détachée.

Je m'approchais un peu plus et réglais mes lunettes. J'avais l'impression qu'une esquisse se trouvait dessinée sur la toile, en dessous de la peinture. Mu par une soudaine curiosité malsaine, regardant à droite et à gauche pour être sur que personne n'allait être témoin de mon forfait, j'approchais une pince du pétale de rose argentée. J'attrapais tout doucement la peinture et tirais légèrement dessus, dévoilant la suite du motif sous imprimé. J'étais perplexe. Contrairement à ce que je pensais, je ne trouvais pas une rose dessinée au crayon, mais une arabesque bizarroïde dessinée en bleu pâle. Ce pictogramme semblait continuer à s'étaler derrière le reste de l’œuvre, mais je ne tirais pas plus sur le bout de peinture de peur d'abîmer irrémédiablement le dessin. Je fronçais les sourcils.

Je posais ma pince, retirais mes lunettes et croisais les bras en m'adossant confortablement à mon siège. Mon regard s'attarda sur des petits détails : une somptueuse épée posée au pied du lit, une cape noire et un pantalon gris posés nonchalamment sur une chaise, un parchemin écrit dans une langue que je ne connaissais pas. Je me grattais le menton quand je fis attention au fait que cette toile n'avait pas de signature...

Pourquoi une toile non identifiée se trouvait-elle ici ? D'habitude, tous les objets qui passaient par moi avaient une origine contrôlée. Je regardais derrière la toile et ne vis aucune annotation. Je trouvais cela perturbant et décidais d’aller interroger le conservateur à ce sujet. Je m'éloignais de quelques mètres quand une irrésistible envie de regarder à nouveau la toile s'empara de moi. J'étais à une distance parfaite pour l'admirer dans son ensemble. Elle avait un je-ne-sais-quoi d'envoûtant et mon regard se plongea dans les méandres de ses lignes pures. J'eus soudain l'impression que la pièce que je regardais était à portée de main. Un froid glacial m'envahit et le vertige que j'avais ressenti quelques temps auparavant me repris. Je luttais contre la nausée et ma vision se troubla un peu ; j'eus même l'impression de voir des lumières multicolores aux extrémités de mon champ visuel. Je gardais mon regard rivé sur la toile, comme hypnotisé par la sensation de substance qui en émanait. Et je me sentis tomber.

Je mis un pied en avant pour ne pas m'écrouler face contre sol et je me retrouvais... dans la toile. Mon désarroi fut grand. Je posais ma main sur le bord du lit afin d'être sûr de ne pas rêver et quand je sentis la douce texture des draps, je fis volte-face : mon atelier avait disparu. Je pivotais rapidement sur moi-même et notais que certains détails de la toile avaient changés : l'épée n'était plus là, et les vêtements n’étaient pas les mêmes, bien que gardant des couleurs identiques. Je me trouvais dans la pièce que représentait l’œuvre sur laquelle je travaillais ! A part dans des romans de science-fiction, je n'avais jamais entendu parlé de tels prodiges et j'étais complètement désorienté. Je me croyais devenir fou quand une voix me fit sursauter.
- "Expliquez-moi immédiatement ce que vous faites dans les appartements du Seigneur Corwin."

2. Voyage.

Tout était allé trop vite… beaucoup trop vite… Je me sentais nauséeux, j’avais chaud, mon souffle était long et difficile. La sueur dégoulinait le long de mon visage et je me passais la main dans les cheveux afin d’essayer de reprendre mes esprits. En prenant une grande inspiration, je me retournais lentement vers la voix que je n’avais pas vraiment comprise. Un jeune homme se trouvait devant moi, à l’entrée de la chambre, la mine stupéfaite et le regard interrogateur. Il portait des vêtements aux couleurs criardes : un pourpoint jaune sur une paire de collants rouges ; ses chaussures en peau de bête me donnaient l’impression de venir tout droit d’un autre monde…

Je réfléchis un instant et me dis soudain que lui aussi devait ne pas me trouver à la mode avec mon T-Shirt noir "Stone Maiden", mon badge du Louvre et mes baskets trouées… Il m’avait parlé dans une espèce de franglais avec un accent indéfinissable. Je haussais les épaules en m’approchant de lui. Il était sur la défensive, et semblait prêt à hurler à l’aide.
- "Je ne vous ai pas vraiment compris… Parlez-vous anglais ou français ?"
- "Ah ! Je vois…" me répondit-il, en tout cas le comprenais-je ainsi.
- "Pourrais-je savoir où je me trouve exactement ?", j’avais commencé à parler anglais, "Et comment je me suis retrouvé ici ? Figurez-vous qu..."

La fin de ma phrase resta en suspens. En découvrant ce qui se trouvait derrière le jeune homme, j’avais été frappé de stupeur. Je continuais à m’avancer, le bousculais quelque peu et me retrouvais dans un long couloir ouvragé de la même manière que la pièce dans laquelle j’avais atterri. Sur les murs, recouverts de draperies rouges et vertes, étaient accrochés de grands tableaux de styles différents ; et l’un d’eux m’attirait irrémédiablement. Je me retrouvais à marcher sur des tapis moelleux de très bonne facture, mais aux motifs horriblement alambiqués. Malgré les insistances du jeune homme, qui désirait que j’explique ma présence, je m’approchais de la toile. Le couloir semblait très long. La galerie de peintures se trouvait à ma gauche et de grandes fenêtres laissant entrer la lumière du jour s’étalaient à ma droite. Un bref coup d’œil m’y montra un ciel d’un bleu extrêmement pur. A l’horizon, il se confondait avec une mer peu agitée et d’une couleur turquoise éclatante. Le tableau qui m’avait redonné mes esprits représentait une jeune femme. Une très belle jeune femme que je connaissais très bien…

Ses traits m’étaient plus que familiers : les cheveux longs et noirs comme la suie, les yeux bleus et le regard profond, un nez fin et légèrement retroussé. Elle se trouvait dessinée dans une robe noire, soutenue d’une ceinture d’argent, et s'appuyant à la garde d’une hache à double tranchant. Le jeune homme m’attrapa par l’épaule et me retourna vivement. Avant qu’il n’ait pu dire un mot, je l’interrogeais.
- "Qui est-ce ?", pointant du doigt le tableau.
- "Vous voulez savoir qui est cette personne ?"

Je hochais affirmativement la tête.
- "Et vous ? Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivé ici ?"
- "Malik. Malik Al’Ambra. Je suis de Paris, France… euh… sur la planète Te-râ…" rajoutais-je en jetant un regard circulaire, "Et ne me demandez pas comment je suis arrivé ici, je n’en sais foutre rien… par contre j’ai comme l’impression que vos tableaux m’en veulent un peu et…"
- "Doucement ! J’ai du mal à vous comprendre Messire."
- "C’est réciproque… Alors ? Qui est-ce ?"
- "La Princesse Deirdre. Morte au combat voilà bien des années. Une grande perte pour le Royaume."

Mettant toutes ces informations dans un coin de mon esprit, je me sentis défaillir une fois de plus. Décidément, trop de choses se jouaient de moi et mon esprit était tellement brillant qu’il n’arrivait pas à suivre. Voyant que j’allais éventuellement m’effondrer sur le petit secrétaire qui se trouvait là, le jeune homme m’attrapa sous les bras en me demandant si j’allais bien et si je ne voulais pas m’asseoir un peu. Je levais la main et lui fit signe que çà allait un peu mieux. J’essuyais mon front d’un revers de manche et me redressais, regardant le jeune garçon.
- "Et si je vous disais qu’il me semble que je connais très bien cette Princesse ou en tout cas quelqu’un qui lui ressemble énormément ?"

3. Méandres.

Il me jeta un coup d’œil étonné et regarda le tableau. Il se tourna ensuite vers moi une nouvelle fois et sembla m’étudier plus longuement. Sa tête fit ensuite quelques allers et retours entre la toile et mon visage. Sa mâchoire sembla se décrocher, il marmonna quelque chose à propos d’une Licorne et sortit une dague longue et effilée d’un fourreau qu’il portait sur sa cuisse droite. J’entamais un mouvement de recul, mais le jeune homme m’attrapa par le poignet et me fit un sourire plein de dents bien blanches.
- "Attendez ! Je ne vous veux pas de mal. Excusez ma précipitation mais votre ressemblance étonnante avec Deirdre m’a fait perdre toute notion de bienséance. Je m’appelle Drake et nous sommes, pour ainsi dire, cousins éloignés."

Mon sourcil droit se leva en point d’interrogation. J’avais beau le regarder sous toutes les coutures, mais je ne trouvais pas de réelle ressemblance.
- "Et ici, vous accueillez vos cousins avec des couteaux ?.. D’ailleurs, on est où ici ?"

Drake, puisque c’est ainsi qu’il s’était présenté, partit d’un rire tonitruant qui me glaça le sang… et je me demandais pourquoi, quelques minutes auparavant, j’avais décidé de m’occuper de ce tableau en particulier.
- "Tu… je vais te tutoyer, cela rendra la discussion moins rigide… tu es en Ambre, et je suis le régent de ce Royaume. Et pour répondre à ta première question, on peut effectivement dire que les membres de notre famille aiment à s’accueillir avec des couteaux bien aiguisés, et ce, souvent dans un esprit bien plus malveillant que celui qui m’anime à ton égard, mon cher Malik."

Et il repartit de plus belle d’un rire franc et sonore avant de continuer ses explications sous mon regard hagard. J’avais, bien entendu, immédiatement fait le rapprochement entre mon nom et l’endroit où nous nous trouvions. Je commençais à m’habituer au langage qu’il employait et saisissait mieux la structuration des phrases. J’arrivais même à les imiter.
- "Je veux juste vérifier que tu es bien de ma famille."
- "Un test ADN ?"
- "Euh… une sorte de test, oui…"

Je plongeais mes yeux dans le regard de Drake. Ils étaient profonds et sombres et n’exprimaient pas d’émotion. Je savais au fond de moi que je devais à la fois me méfier de lui mais aussi lui faire confiance. Il semblait avoir une sorte d’aura bienfaitrice dont le cœur était noir. Son étreinte s’était relâchée et je lui tendis mon bras en souriant franchement.
- "Allons-y… cousin !"

Le sourire mourut sur mes lèvres lorsque sa dague entailla mon poignet. Je regardais la plaie : mon sang rouge vif se mit à couler et soudainement à bouillir. J’écarquillais les paupières et ma mâchoire du s’ouvrir légèrement. Ma stupéfaction arriva à son paroxysme lorsque la blessure s’enflamma. Etrangement je ne ressentais aucune douleur, outre la légère piqûre et sensation de frais que la coupure me procurait. Mes yeux se levèrent vers le visage de Drake qui rayonnait tandis que les flammes s’estompaient.
- "Vingt sur vingt cousin ! J’ai beau me remémorer l’arbre généalogique de la famille et je ne me souviens pas que l’un des nôtres se soit appelé Malik… mais je te souhaite la bienvenue au bercail."
- "Au bercail ?"
- "Ah ! C’est vrai… j’ai un peu de travail alors… Viens, suis-moi."

Je suivis mon hôte dans un dédale de couloirs plus étranges les uns que les autres au niveau décoration, tout en écoutant ses explications sur son Royaume et mon appartenance à sa famille. Prenant d’abord beaucoup de précautions afin de ne pas trop me choquer, il en arriva petit à petit à m’apprendre comment le monde tournait réellement. Après tout ce qui venait de m’arriver, je n’eus aucun mal à le croire. Il me raconta qu’Ambre était le centre de l’Univers : un vrai monde, unique ou presque, créé à partir du chaos par un ancêtre commun et basé sur une architecture mystique appelée Marelle. Ambre, comme toute chose parfaite, avait ses reflets, les Ombres, qui s’étalaient à l’infini à travers un système de modelage du tissu de la réalité que seuls quelques initiés pouvaient maîtriser. Te-râ était une de ces Ombres, façonnée par la puissance de l’esprit imaginatif de mes ancêtres. J’étais abasourdi mais ne comprenais toujours pas comment j’avais pu me téléporter de mon Ombre à Ambre à travers un tableau. Avec un regard espiègle, il m’expliqua alors qu’il était maître dans l’art des Atouts et que j’étais arrivé grâce à l’un d’eux. Les Atouts étaient créés par des initiés qui pouvaient insuffler la puissance de la Marelle dans un dessin à tel point qu’il devenait possible de traverser Ombre grâce à eux.
- "Si je comprends bien, quelqu’un a fabriqué un Atout sur Te-râ et c’est par lui que je suis arrivé dans la chambre du Seigneur… comment as-tu dit ?"
- "Corwin, un Prince d’Ambre, qui a même été Régent quelques temps."
- "C’est lui qui aurait dessiné l’Atout de sa chambre ?"
- "Je n’ai aucune notion de la capacité de Corwin à créer des Atouts… mais tu m’as dit connaître très bien Deirdre, et je la pense plus à même d’avoir ce don. Raconte-moi ton histoire."

Je soutins le regard de Drake qui semblait vraiment intéressé par mon arrivée. Que pouvais-je lui apporter ? Je repensais à ses paroles ironiques à propos des accueils entre cousins dans notre famille… Avait-il besoin d’un allié comme moi contre certains cousins belliqueux ? Son regard m’avait appris que je devais me méfier de lui… Etais-je dans le mauvais camp ? Y avait-il des camps ? Je devais en savoir plus sur ma nouvelle famille avant de prendre des décisions et pour l’instant seul Drake pouvait m’apprendre ce dont j’avais besoin.
- "Deirdre… Au total çà me semble tellement facile… Quand j’ai vu le tableau tout à l’heure, j’ai cru reconnaître ma pauvre mère."

Nous nous trouvions dans un vaste hall recouvert de tapisseries représentant des scènes de chasse. Drake marqua un temps d’arrêt et leva la main droite, me demandant de patienter. Son pied droit était posé sur la première marche d’un large escalier qui menait aux différents étages du bâtiment, que mon cousin avait appelé ‘château’. Il sortit un paquet de carte de sous sa cape et commença à les faire défiler devant lui. Il s’arrêta sur l’une d’elle et me demanda de m’appuyer sur son épaule, ce que je fis sans discuter. La carte représentait une sorte d’atelier de peintre, un peu comme le mien. C’est en remarquant la similitude des objets dessinés sur la carte et ceux que j’utilisais moi-même que je fis le rapprochement entre les Atouts et la carte présentée par Drake… Trop tard ! Je me sentis à nouveau nauséeux et fiévreux. Heureusement, la magie s’opéra plus rapidement que la première fois. Etait-ce du à la présence de Drake, ou au fait que je m’habituais au phénomène ? Le fait était que nous nous retrouvâmes dans ce que Drake appelait "son atelier" en moins de deux. J’eus à peine le temps de m’habituer à la nouvelle pièce qu’il me demandait de continuer.
- "Ma mère s’appelle Deirdris… la ressemblance est frappante, n’est-ce pas ?"
- "C’est un nom qui signifie quelque chose pour un habitant de ton Ombre ?"
- "Oui et non. C’est un prénom banal. Pourquoi ?"
- "Oh ! Pour rien, c’est une habitude pour nous, Ambriens, d’adopter, selon l’Ombre dans laquelle nous nous trouvons, un nom qui se fond dans le décor."
- "Ma mère serait donc une Princesse d’Ambre ?"
- "A priori… mais ce que je trouve intéressant, c’est que tu en parles au présent, alors que Deirdre a censée avoir disparu dans l’Abyme voilà plusieurs siècles."
- "Ah !"

Je laissais volontairement un blanc dans la conversation afin de laisser Drake poursuivre. Il s’était attelé à la réalisation d’une de ses petites cartes magiques, et semblait absorbé par ce qu’il faisait. Je ne voyais pas ce qu’elle représentait et notait que le fond ne présentait pas d’arabesque comme je l’avais découvert sur la toile de Te-râ. Peut-être existait-il différentes méthodes pour réaliser ces prodiges. J’étais vraiment attiré par cet art et me posait quantité de questions quand Drake se décida à poursuivre la conversation.
- "Il y a plusieurs explications qui colleraient. La moins plausible à mes yeux serait que tu viennes d’une Ombre où le temps se déroule d’une manière extrêmement rapide… tellement rapide que les quelques secondes suffisant à ton voyage inter-Ombre aient vu le retour de Deirdre parmi nous, sa mort lors de la lutte contre les Cours, la chute d’Ambre et les quelques centaines d’années qui viennent de passer… La plus plausible à mes yeux serait que Deirdris soit un double d’Ombre de Deirdre."
- "Un quoi ??"
- "Comme Ambre se reflète, les personnes descendant du créateur de la Marelle ont leurs doubles quelque part en Ombre… Mais ceci n’explique pas ton ascendance Ambrienne, puisque les doubles d’Ombre ne sont pas de notre sang…"

J’étais un peu perdu dans les méandres de ces histoires d’Ombre et de généalogie. Mon esprit dérivait à nouveau vers le travail que réalisait Drake. C’était quelque chose qui était bien plus à ma portée. Voulant mettre un peu de côté ces histoires afin de mieux les digérer, je me penchais en avant et lançais, un peu trop sûr de moi :
- "Tu m’expliquerais comment tu réalises tes petites cartes magiques ?"

Mon cousin se retourna vers moi et me lança un sourire sincère.

4. Retour.

Ce matin-là, j’avais une folle envie de rentrer chez moi. Cela faisait maintenant quatre jours que je séjournais en Ambre. Drake était un personnage extrêmement occupé et je ne l’avais vu que rarement. Curieusement, il m’avait cantonné dans une suite, certes magnifique, mais dont je n’avais pas le droit de sortir. Des pages, comme il appelait ses esclaves, m’apportaient des repas et de quoi me divertir : jeux de cartes, casses têtes et surtout quelques livres m’apprenant l’histoire du Royaume. Bien qu’intéressé par la vie de mes ancêtres, je survolais en diagonale les feuilles de ces énormes bouquins indigestes. J’étais obnubilé par la pensée de ma mère, qui se trouvait éventuellement être une Princesse de ce Royaume, enfermée dans un asile psychiatrique. J’en arrivais même à penser qu’un cousin belliqueux, un de ceux qui vous accueillait avec un poignard, l’avait droguée et fait enfermée pour une obscure vengeance dont je ne savais rien. Quand Drake entra dans ma chambre, je ne lui souhaitais même pas le bonjour.
- "Comment puis-je rentrer chez moi ?"
- "Bien le bonjour cousin ! Je suis désolé de n’avoir pu m’occuper correctement de toi ces quelques jours, mais le travail de Régent n’est pas de tout repos… Et pour répondre à ta question, il n’y a qu’une seule solution."
- "Que tu me dessines un Atout de Te-râ ?"
- "Je ne suis jamais allé là-bas, je ne peux pas dessiner quelque chose que je n’ai jamais vu…"
- "Que tu m’apprennes comment en dessiner un ?"
- "Ce serait long et fastidieux… et tu m’as l’air pressé. Non, il faut que tu traverses la Marelle."

Drake m’avait déjà parlé de cette épreuve : quelque chose d’insurmontable, que seuls les plus fort d’entre nous pouvaient réussir, et dont nombre ne sont jamais revenus. Il m’avait expliqué que cette traversée était le seul moyen, pour un Ambrien, d’avoir accès au pouvoir de modeler les Ombres. Il m’avait parlé d’une épreuve physique éprouvante, et, maintenant, je comprenais mieux pourquoi il m’avait demandé de me reposer pendant ces quelques jours.
- "Ainsi je pourrais regagner Te-râ en traversant les Ombres ? Tu devras tout de même m’éduquer !"
- "Non, je ne t’ai pas tout dit. Si tu réussi l’épreuve, quand tu seras au centre de la Marelle, elle te transportera instantanément à l’endroit de tes rêves."
- "Une île perdue au milieu de l’océan habitée par des vahinées aux corps bronzés et généreux ?"

Mon cousin se mit à rire gaiement en continuant ses explications. Le modelage d’Ombre demandait effectivement beaucoup de travail et les néophytes prenaient généralement des années de voyages inter Ombres avant de revenir en experts. Il fallait savoir modifier tel petit détail au bon moment et les voyages étaient plus ou moins épuisants selon la proximité d’Ambre. Il me proposa d’utiliser le pouvoir de la Marelle afin de rentrer chez moi et de revenir par le chemin que j’avais emprunté au Louvre.
- "Quand tu voudras revenir nous voir, et si j’ai un peu plus de temps, je t’enseignerai le modelage d’Ombre et l’art des Atouts…"

J’attrapais mes vêtements Te-râens, me levais et serrais vigoureusement la main du Régent en lui disant que j’étais prêt à affronter la Marelle… Je me trompais lourdement. Difficile était un qualificatif bien en deçà de la réalité. Elle se trouvait dans une vaste pièce aux tréfonds du château, et j’aurais été bien incapable de retrouver seul le chemin y menant. Une lourde porte en fer, dont la clef pendait à ses côté, permettait de la découvrir : méandres bleutés et flammèches vivantes furent mes premières visions. Elle était somptueuse, gravée à même le sol et illuminant la pièce de sa propre lueur. Drake posa sa lampe à huile sur le sol, prêt de la porte et se tourna vers moi, mi-figue mi-raisin. Il avait passé les trois derniers quart d’heure à m’expliquer l’essentiel : toujours avancer, ne jamais s’arrêter et surtout ne jamais s’écarter du tracé quoiqu’il arrive. Malgré la surcharge de travail qu’il devait avoir, il m’accompagna tout au long de mon périple, jusqu’à ce que je me retrouve au centre du dessin. La Marelle ne m’avait pas rejeté, mais j’avais l’impression d’être complètement vidé. J’avais immédiatement sentit la résistance qu’elle opposait aux personnes voulant la traverser, et je ne m’étais pas imaginé qu’elle allait augmenter au fur et à mesure de mon avancée. J’avais eu l’impression d’être déchiré puis recousu, flambé puis arrosé, démembré puis recentré. J’ai cru que mon corps ne faisait plus qu’un avec l’univers mais qu’il était aussi réduit à un atome seul au milieu du néant. J’étais à genou au centre de la Marelle et je savais qui j’étais et quel était le pouvoir dont je disposais.
- "Malik ? Tu vas bien ?"
- " Non."
- "Alors je peux te laisser seul. Bonne chance !"

Avec un petit signe de la main, je vis mon cousin disparaître derrière la lourde porte en fer. C’est à ce moment que je réalisais que l’arabesque se trouvant derrière l’Atout de la chambre de Corwin n’était pas un dessin de la Marelle. Elle vivait désormais en moi et je savais que ce n’étais pas elle que j’avais vu sur Te-râ. Il était désormais trop tard pour en parler à Drake, mais je savais que j’allais revenir. Mes pensées focalisées sur cette toile, je me retrouvais instantanément dans mon atelier. Toujours à genou et en sueur, je regardais autour de moi. Rien n’avait changé, outre le fait que je ne m’étais senti ni nauséeux, ni fiévreux. Ce fut en me disant que je m’habituais réellement à ces voyages que je sortis de mon lieu de travail. Je croisais Isis et lui fit un signe de tête quand je repensais aux explications de mon cousin.
- "On est quel jour Isis ?"
- "Pardon ?"
- "Quel jour sommes-nous ? Le jour du chat ?"
- "Bin oui… comme ce matin quand vous êtes arrivé... Vous allez bien M’sieur Al’Ambra ?"

Je m’éloignais avec un sourire sans répondre au pauvre bougre. Le temps se déroulait donc 3 à 4 fois plus lentement ici qu’en Ambre, et j’allais devoir travailler ma capacité à gérer le décalage horaire.

5. Mère.


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